C’est mon histoire : « Une bergère a changé ma vie »

Elle avait de drôles d'yeux frangés de longs cils... Quand elle m'a regardée, j'ai pensé : « Qu'est-ce que tu me veux, toi ? » Un chien a aboyé. La biquette a redressé la tête et disparu derrière un buisson. Je ne le savais pas encore, mais ma vie allait basculer grâce à Marthe, sa bergère.

Jusque-là, tout allait plutôt bien. Designer produit, j'étais responsable de packagings beauté et bien-être, ce qui consistait à dessiner des flacons de shampooing en tentant de satisfaire l'ego de chefs de produit qui jouaient leur carrière sur la courbure d'une bouteille. Pure urbaine, je m'épanouissais sur les pavés et me dopais au gaz carbonique. À mes yeux, la campagne rimait avec moustiques, boue, ennui et déprime. Contrairement à moi, Manuel, mon mec, avait grandi dans un village proche de Besançon. Ses parents y vivaient encore et nous y allions de temps en temps. Troquer un week-end expo à Beaubourg/ coups en terrasse avec mes copines/danse jusqu'à pas d'heure, contre un combo barbecue/verdure/province me filait de l'urticaire. Seule dérogation, les capitales européennes où je filais avec joie. Reste qu'au printemps 2011, je fêtais mes 33 ans sans enthousiasme. Le nouveau gel douche Pop parfum pamplemousse me gonflait, j'allais de rhumes en allergies et j'étais crevée. Un soir de mars, j'ai trouvé une enveloppe sur mon oreiller avec un billet de train pour Nîmes.

« C’était rude et beau, à l’opposé de tout ce que j’avais pu vivre jusque-là. »

Jungle de béton...

« Surprise ! On va aller se détendre dans le Sud », a dit Manuel. Quinze jours plus tard, on arrivait un soir, épuisés et sous la pluie, dans un petit village des Cévennes. Au bout de deux heures de route, on a fini par dénicher le gîte dans un hameau de pierres perché dans la montagne. On s'est installés sans un mot après s'être copieusement engueulés sur le thème « Ce séjour est une connerie !/ T'es jamais contente ! ». Le lendemain, Manuel m'a avoué qu'il pensait qu'un break « digital détox » me ferait du bien. C'est sûr que, là, on était déconnectés. De tout. Y compris pendant qu'on arpentait le chemin de Stevenson dans le brouillard, Manuel devant, s'émerveillant de tout, moi serrant les dents derrière. Le quatrième jour, je me suis levée très tôt. Il faut dire qu'avec rien à faire le soir, je m'endormais à 21 h 30. Emmitouflée dans un gros pull, j'ai pris mon café sur la terrasse. Le soleil se levait sur un paysage somptueux. J'ai entendu des tintements de clochette, une voix qui roucoulait et une vieille femme est arrivée, environnée de chèvres.

- Vous êtes en vacances ? a-t-elle demandé.

C’est mon histoire : « Une bergère a changé ma vie » © Getty Images C’est mon histoire : « Une bergère a changé ma vie »

- Oui, jusqu'à demain.

- Ce soir, venez dans la prairie d'en haut, on rentrera le troupeau ensemble. Près d'elle, la jolie biquette de la veille. Ou en tout cas une très ressemblante. En fin d'après-midi, on a retrouvé Marthe, tricotant assise sur un rocher. Peu après notre arrivée, elle a crié « Zorro ! », et un chien noir et blanc s'est précipité pour rassembler les chèvres. Marthe nous a expliqué qu'elle fabriquait des pélardons depuis cinquante ans. Avant de nous séparer ce soir-là, elle m'en a donné trois et m'a dit : « À très bientôt, Amélie. » À Paris, j'ai mangé les fromages en repensant à elle. En avril, j'ai dit à mon amoureux : « Et si on y retournait pour les ponts du mois de mai ? » Manuel était surpris. « Tu ne voulais pas aller à Londres ? » J'étais bizarrement poussée à retourner voir Marthe et ses chèvres. Aucune raison particulière ou objective ne me rattachait à cette région, juste un appel des tripes.

En nous revoyant, Marthe n'a pas eu l'air surprise. « Je suis contente de te voir », a-t-elle juste dit. J'ai passé le début du mois de mai avec elle à parcourir la montagne. Durant l'été, j'ai posé quatre semaines. Manuel voulait visiter le Laos et le Cambodge, je préférais les Cévennes. Il a fini par me dire qu'il viendrait dix jours. Cet été-là, j'ai travaillé comme jamais ! Debout à 5 heures, j'aidais Marthe à la traite à 6 heures avant de mouler les fromages avec le lait de la veille, sortir le troupeau... À 9 heures du soir, je dormais à poings fermés. J'avais beau être loin de ma tribu et de mes repères, ce furent les plus belles « vacances » de ma vie.

Le retour à Paris en septembre a été brutal. Moi, la fleur de bitume, je me suis sentie mal comme jamais... L'automne a été un calvaire. Tous les matins, je checkais la météo cévenole sur mon Smartphone et j'avais envie de pleurer. J'ai fini par craquer un 7 novembre quand un client m'a pris la tête sur la texture d'un bou-chon de mascara, « pas assez smooth », selon lui. Je suis rentrée dans le bureau de mon patron et ai décrété : « Je vais devenir bergère. » Manuel n'a pas compris. Ni mes parents ni mes amis. Le lendemain, je mettais en vente mon studio et mon scooter. Une semaine plus tard, je toquais chez Marthe.

... Contre quiétude champêtre. 

- Je suis revenue pour toujours, lui ai-je déclaré.

- Je t'attendais, m'a-t-elle dit, comme si rien n'était plus normal.

Et je suis entrée chez elle comme je serais rentrée chez moi. Les premiers mois ont été difficiles. Le matin, mon souffle faisait de la buée dans la chambre quand j'ouvrais les yeux, pelotonnée sous la couette. Après une toilette à l'eau froide, je m'habillais vite et j'allumais le poêle en bas. De 6 heures à 22 heures, mes journées étaient rythmées par les soins aux bêtes. La nuit, on se relevait souvent pour aider une chèvre à mettre bas. Marthe m'a tout appris de la vie d'une bergère-productrice de fromage. C'était rude et beau, à l'opposé de tout ce que j'avais pu vivre jusque-là. J'ai pleuré de fatigue, d'inconfort, de solitude. Il faut dire qu'en hiver, dans le village, nous n'étions qu'une dou-zaine et que j'étais la seule qui n'avait pas encore sa carte vermeil. Le printemps est arrivé, puis l'été, l'automne et un autre hiver. Mes échappées, c'était chaque dimanche quand nous allions, avec son vieux fourgon, vendre nos pélardons sur les marchés. En 2013, Marthe m'a dit : « Je crois que tu es prête. Je te donne mon troupeau et Zorro. Si tu veux, tu peux vivre dans la maison de ma sœur décédée qui est à côté de la mienne. D'ailleurs, je pourrai continuer à t'aider un peu si tu veux... » Les choses se sont faites naturellement, tout comme je me suis naturellement séparée de Manuel. Il a tenu six mois, faisant l'aller-retour Cévennes-Paris. Mais quand sa boîte lui a proposé un poste en Afrique, il a sauté dessus, soulagé. Nos routes s'étaient séparées depuis déjà longtemps.

Voilà cinq ans que je me suis installée dans le sud. Quand je repense à la fille des villes que j'étais, ça me fait sourire. Je n'ai pas complètement viré rat des champs et, le soir, je surfe encore parfois sur des sites comme Net-à-Porter ou elle.fr, mais j'investis plus volontiers dans une trayeuse portative que dans le dernier it bag ! Depuis deux ans, je vis avec Wouter, un céramiste hollandais. On s'est rencontrés sur un marché artisanal où ses bols côtoyaient mes fromages, mes pots d'herbes sauvages et le miel issu de mes ruches. Ma vie est-elle merveilleuse ? Oui et non. Impossible de partir plus d'une journée si je n'ai pas un remplaçant, des revenus infiniment plus faibles qu'autrefois... Reste que je me sens libre et heureuse. Les projets ne manquent pas. Nous allons finir de transformer une vieille grange en chambre d'hôtes, et Wouter veut se lancer dans la permaculture pour créer un réseau de paniers paysans. Le plus beau de nos projets ? Notre bébé, qui va naître en janvier prochain en même temps que les chevreaux. Fille ou garçon, il grandira dans les collines derrière un troupeau de chèvres...

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http://www.msn.com/fr-fr/lifestyle/trucs-et-astuces/c%E2%80%99est-mon-histoire-%C2%AB-une-berg%C3%A8re-a-chang%C3%A9-ma-vie-%C2%BB/ar-AAkL14S?li=BBoJIji&ocid=mailsignout

 

C est mon histoire , une histoire vraie, que j apprécie et vous partage amicalement ......